Pour tous ceux et celles qui traversent des moments difficiles..

Un texte écrit en 2014.

Je meurs

Le point dans ma poitrine grossit un peu plus chaque jour. Je meurs à ce que j’étais, une image, un visage, des attentes. Une vie. Je meurs dans la prison. Cette prison qui m’habite et me ronge depuis tant d’années. Combien ? Trente ans ? Davantage ? Du point dans le dos partent des branches noires qui envahissent ma poitrine. Des branches obscures, des morceaux de nuit noire aussi profonde que dans les temps anciens. Ceux d’avant l’homme, quand les grottes étaient jeunes et vierges.

Les branches partent de mon plexus et m’attachent à une cage sombre. Cette prison créée par ma propre pensée. La plus solide, la plus inviolable. Ma prison psychique.

Je suis assise au sol. Parfois, un banc apparaît, me laissant un répit sommaire. Puis il disparaît. Je ne porte qu’une djellaba sans couleurs définies, gris délavé. Des barreaux souples vont et viennent autour de moi, une cage mobile qui m’accompagne partout. J’ai essayé d’en sortir plusieurs fois. Des outils apparaissent parfois. Ils entament un barreau quelque temps, puis disparaissent. Le barreau se referme, ou change de place, de forme, de structure. Mais je le reconnais. Toujours.

J’ai essayé la colère, mais la cage n’a fait que se refermer sur moi, corset sauvage de fer mouvant. Je me suis repliée sur la honte et la cage est restée inerte, mais les barreaux se sont répandus ailleurs.

J’ai essayé la peine et j’ai pleuré à m’en crever les yeux, les poumons et le cœur, mais ça n’a rien donné. Les barreaux épaississaient de plus en plus, devenaient mouvants et couverts de visages familiers dont l’expression était durcie par le silence des bouches pincées fermées sur des reproches souvent entendus. La joie m’avait fui depuis longtemps. Le soleil n’entrait plus dans la cage.

Les barreaux émergent maintenant de mon dos, de mes côtes, de mon thorax. Ils forment un cocon mouvant peuplé de visages et de mots. Des souvenirs, des regrets, des pensées, des échecs, la cohorte de ma nuit intérieure. Cette nuit que j’ai fuie, terrorisée par ses menaces, par l’image même qu’elle me renvoyait. Elle me rattrape ! le cocon se referme, les barreaux ondoient autour de moi comme autant de serpents. Ils ondulent, sortent de mes yeux, mes oreilles, mes mains, mes pieds, mon sexe, ma tête enfin. Ils se tissent, noirs et brillants, jusqu’à former une chrysalide. Je ne bouge plus.

La douleur pulse dans ma poitrine. Cette vieille amie qui me perfore le cœur depuis ma prime enfance. Les barreaux tournent, continuent de tisser serré le cocon autour de moi. Je ne vois plus, je n’entends plus, je ne goûte plus, je ne ressens plus. Je flotte, comme en apesanteur, écartelée et consciente, au pilori.

Un trou dans le cœur.

Immense. Insondable.

Terrifiant.

J’ai eu peur, très peur. C’est fini. Je vais mourir, ce n’est plus le temps.

Le cocon s’achève. Les barreaux se retirent de mon corps. Il y a un peu d’espace, assez pour que je flotte dans la prison d’ébène, dans une nuit sans nom où le trou noir de mon cœur lui répond. Ce cœur étrange et persistant bat toujours, alors que je meurs si lentement, prisonnière de ma souffrance et vidée de mon énergie, en suspens. Les barreaux du cocon s’amincissent, la soie remplace le métal filé. J’entends le murmure de voix familières. Des fils de relations, toutes mes relations, qui chuchotent des murmures indistincts. Mon corps douloureux se repose. Ma peau est à vif, écorchée par les sensations dures. Je meurs à ce que je suis, ce corps est une coquille trop longtemps négligée. Cette bataille est perdue d’avance, inutile, délétère. Elle m’a détruite. Je m’enfonce dans la nuit les yeux ouverts. J’écarte un peu les bras jusqu’à toucher les parois proches, mains offertes, sacrifice consenti. Prenez moi prenez moi enfin qu’on en finisse ! Dis je en un cri resté dans ma tête, voix éteinte. Les voix murmurent plus fort, le cocon se resserre, j’étouffe lentement. Je ferme les yeux, j’abandonne. La peur m’envahit, le cœur se contracte. Je ne résiste plus, j’accepte, je m’offre même. Le cocon m’enserre et m’étouffe comme un boa patient. La nuit m’envahit et la souffrance me submerge complètement, oblitérant mon esprit au passage. Tout s’arrête. Une dernière pensée, fugace : c’Est donc ça, la mort ?

Silence.

Un bruit léger.

Je respire encore, je pense encore… J’ouvre les yeux.

La bataille n’a pas eu lieu. Le cocon est toujours là, autour de moi, mais il émet maintenant une lumière dorée très douce et les voix se sont apaisées. Le silence est rempli de musiques à venir.

Je penche la tête. Le trou du cœur se referme lentement. J’ose à peine respirer. Ce souffle nouveau est plus fluide, plus léger, je le goûte comme si je respirais pour la première fois. Une cicatrice légère apparaît sur ma poitrine. Le trou béant est refermé. Il reste du vide à l’intérieur, je le sens bien. Je passe la main, mécaniquement, j’effleure la peau douce entre les seins. Toucher. Mes sens reviennent.

Le cocon m’a laissée libre de mes mouvements. Il est devenu blanc crème maintenant et beaucoup plus grand. Je peux me lever. Une bougie brûle sur une table basse. La lumière semble me pénétrer, remplir mon corps, elle rend ma peau étincelante. Les vieilles tensions ont disparu. Je me sens neuve, différente, plus vieille aussi. Plus sage ? Peut-être… Mon cœur se répare à l’intérieur, évacue les derniers échos de la souffrance, du trou noir qui l’a si longtemps habité. Ce n’est plus qu’un souvenir de sensation maintenant. Une nouvelle émotion émerge, je n’ose pas bouger, je la découvre, tellement neuve qu’elle n’a pas de nom. Ma tête contient un soleil lumineux, blanc, logé sous la glande pinéale. Je ne peux pas le voir pourtant, comment est-ce que je le sais ? Il tend ses rayons vers mon cœur et ma poitrine. J’approche la main gauche de mon cœur et je la laisse là. Ce simple contact me réconforte et me rassure. J’en aurais presque les larmes aux yeux. Je pose la main droite par-dessus l’autre, immobile, les yeux fermés. Instant précieux. La guérison se répand. Une lumière douce rayonne sous mes doigts en réponse.

Après un moment, mes mains s’écartent, pour offrir cette lumière, bras ouverts. Elles brillent un peu. Je souffle sur mes paumes pour voir voler de la poussière dorée qui va bientôt couvrir tout l’intérieur du cocon. C’est si beau, autant de lumière. La lumière qui est en moi.

Je la vois.

Enfin.

Le cocon vibre, une tunique bleu pâle est apparue sur la table basse. Je m’habille lentement, en savourant la magie de cette lumière chaude et douce à la fois. Je reconnais dans ses notes une voix pure et aérienne, des arpèges transcendants.

Je n’existe plus, c’est très bien ainsi. Le cocon se craquèle lentement. Les parfums entrent dans cet espace clos. Ils se révèlent : notes de lime, d’Ylang Ylang, bois de rose, lavande…

Le soleil luit par l’interstice.

J’inspire.

De l’autre côté, la vie m’attend.

copyright – Nathalie Faure – août 2014, Québec

Publié dans texte

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